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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 00:42

Je me permets de faire circuler une réaction de M. Sauzet à propos de ce que l'on peut bien appeler les « cris d'Onfraie » ou « l'écrit d'Onfray » (cf.Totjorn bon de saber…)


 

 

Est-ce la chaleur de l'été ou la stimulation de vacances corses, Michel Onfray se lance dans une diatribe contre la diversité linguistique en général et les langues de France en particulier ? On comprend bien sûr que Michel Onfray continue de régler ses comptes avec Dieu, qu'il n'a de cesse de vouloir persuader d'être fort mauvais en plus de ne pas exister. Babel est cette fois la matière du grief. Pour le coup M.O. maintient de cet épisode biblique la lecture traditionnelle qui voit dans le brouillage, dans la multiplicité des langues et de là dans la confusion qui en résulte une malédiction divine. Nul ne peut nier que la multiplicité des langues soit dans le texte de la Genèse l'effet de l'action divine ni qu'il en résulte un moment de confusion fatal à l'entreprise de construction de la tour. Mais dans ce même texte il apparaît bien (en particulier à un œil averti par la lecture de René Girard), que la transgression, l'acte d'hubris, est bien celui des constructeurs unilingues qui se lancent dans un projet démesuré, encouragés par leur nombre et leur homogénéité interchangeable. Babel est unilingue et les hommes aux multiples langues en quittent bien vite le chantier inabouti. Après l'intervention divine, la diversité linguistique fait renoncer les hommes à une folle conquête verticale mais se traduit par leur dissémination organisée à la surface de la terre. La diversité linguistique, comme toute différenciation, est source de civilisation et rend possible un ordre paisible. Evidemment c'est un ordre doublement relatif. D'une part il n'assure pas la paix totale et les groupes diversifiés linguistiquement peuvent s'affronter, mais ne le font jamais si bien que si quelque groupe plus gros entreprend de renouveler à son profit l'uniformité et l'ambition babélienne. D'autre part la diversité, l'assignement à la différence est un pis aller pour éviter le conflit mimétique dont la tour de Babel est le symbole évident (compétition généralisée autour du projet global devenir « l'égal de Dieu »).
Le dépassement de la diversité postbabelienne, ce n'est pas le retour à l'unité adamique, mais la Pentecôte : la diversité maintenue, mais devenue mutuellement intelligible et traductible. Le message évangélique (bien compris) permet en effet de renoncer à l'assignement à la différence comme seul remède à la violence. La réciprocité, l'identification au prochain est possible dans la charité, alors qu'elle conduit à la crise et à l'éclatement de la société si elle se développe dans la compétition et le conflit. L'émulation puis le «  brouillage » babélique sont la métaphore de ce processus autodestructeur.
S'il erre sur Babel, M.O. a raison de souligner un inconvénient du règne de l'anglais. Même si cet anglais était plus shakespearien qu'il n'est aéroportuaire, l'usage d'une langue unique incite à confondre général et universel, et par là à renforcer le risque aussi de confondre la langue avec la pensée. Certes on pense avec le langage mais on pense aussi sans cesse contre lui. Contre les erreurs figées qu'il contient (« le soleil se lève »), contre la réification récurrente qu'induit la nomination. La diversité des langues et la pratique de cette diversité est le meilleur moyen de ne pas prendre une langue générale, généralisée, avec une langue universelle (qui dirait d'emblée la pensée et la pensée vraie). C'est vrai de l'anglais aujourd'hui, du chinois demain ou localement (au Tibet ou au Xing Qiang), du français quand l'Académie de Berlin interrogeait le monde savant sur les raisons de son universalité. C'est vrai aussi de l'esperanto. Si la régularité de cette langue artificielle peut en faire un outil utile, il ne la fait pas échapper au particularisme. Sa structure et son lexique pour l'essentiel correspondent à une moyenne de langues (indo)européennes.
Il est sûr qu'une langue mondiale unique faciliterait la communication, mais
elle réduirait singulièrement la masse et l'intérêt de ce qu'il y aurait à communiquer. La force culturelle de l'Europe ne tient-elle pas à ce que comme le dit Umberto Eco, « sa langue [.] est la traduction » ? En plus d'être des systèmes d'expression et de communication, les langues prolongent les sédimentations textuelles de leurs littératures et de leurs cultures. Heureusement, il ne manque pas de talents et de voix pour qu'une production culturelle continuée en français prolonge dans un langage vivant Rabelais, Racine ou Claude Simon. Il est bon, n'en déplaise à M.O., que certains aient à cour de prolonger vivante dans une langue de chaque jour à la fois la culture populaire et les siècles de production littéraire occitane (j'aurais pu dire catalane ou bretonne, mais je parle de ce que je pratique). On lit différemment Guilhem IX, Godolin, Mistral, Joan Bodon ou Max Roqueta quand on les lit dans sa langue et quand au contraire on les déchiffre comme une écriture morte. Par ailleurs (bonne nouvelle pour M.O.) les langues s'apprennent. L'occitan comme les autres langues, régionales ou pas. Où M.O. a-t-il vu que ceux qui défendent, promeuvent, pratiquent ces langues voudraient les réserver aux indigènes ? Qu'il vienne dans un cours d'occitan, associatif, scolaire ou universitaire. Il pourra parler alors de ce qu'il en est réellement de l'ouverture ou de la fermeture culturelle que représente la pratique d'une langue dite « régionale », ce qu'il en est réellement de la gestion de la variation dialectale qui n'a rien d'insurmontable pourvu qu'on veuille bien ouvrir les oreilles. Bienvenue chez les ptérodactyles.
 
Patrick Sauzet
Université Toulouse 2 - Le Mirail
Département Lettres modernes et occitan

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Andriu de Gavaudan - dans Lenga
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Shounkpe 10/08/2014 18:16

Ou avez vous vu qu'Onfray critiquait la diversité linguistique monsieur?

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